Témoignage et topos toujours vérifié

Publié le par Mahaut

A Beyrouth j'ai rencontré principalement deux sortes de misère :
* le déclassement des chrétiens qui, ayant fuit une région envahie brutalement par des islamistes de tout poil, se retrouvent, misérables, dans un pays où le coût de la vie est deux fois, trois fois plus élevé que sur leur terre d'origine
* la pauvreté "structurelle", qui sévit depuis plusieurs générations, de familles nées, au Liban, dans la pauvreté, et ayant perdu tout espoir d'en sortir un jour.

Les premiers seraient, sur le principe de l'exode et du déclassement, comparables aux Russes blancs fuyant les Bolchéviques en 1917: des princes devenus chauffeurs de taxi, des intellectuels devenus balayeurs. Leur souffrance vient du souvenir de tout ce qu'ils ont laissé derrière : certes, le luxe ou au moins le confort, mais surtout l'héritage familial, les racines, la terre sur laquelle leur famille s'est bâtie depuis des siècles. 
L'émotion point lorsqu'ils nous montrent des photos de leurs demeures passées avant qu'elles ne soient pillées. Mais, comme il est plus que tout important de garder la face, on se réfugie bien vite dans un motif de rire ou d'étonnement, pour ne surtout pas se laisser gagner par la douleur (cela vaut aussi pour les volontaires comme moi : si nous craquons, ils craqueront, et cela sera très gênant pour tout le monde. Donc on fait comme eux : on serre les poings et on refoule). 
Aucune histoire ne ressemble à une autre, mais très souvent, en s'appuyant sur les économies sauvées, qui fondent de plus en plus, et sur le travail acharné des hommes de la famille, on prévoit des plans B ou C, on se prépare à repartir, on élabore des stratégies, bref, on se bat contre une misère envisagée comme temporaire. La colère et la douleur sont alors des aiguillons. 

Les seconds sont dans une misère héritée et terrifiante : murs lépreux, plafonds poreux ou tout bonnement percés, immeubles insalubres, sombres, infectés, maladies (et non des moindres : de nombreux cas de cancer, insuffisances cardiaques etc...). Ils ne sont pas "tombés" dans la misère, ils sont nés dedans, et leurs parents avant eux. Certains ont honte de nous recevoir dans leurs taudis, se mettent en quatre pour nous offrir tout ce qu'ils peuvent avoir d'un peu festif en collation.
Ce sont dans ces familles que l'on trouve la plus grande francophilie, et ils montrent encore plus de joie à recevoir des Français pour discuter et passer un peu de temps ensemble que de l'aide matérielle (je n'exagère en rien, cela m'a été dit plus d'une fois par les mères de famille : "Revenez, seulement pour discuter, ça nous fait tant plaisir, aux enfants et à moi, de parler français !"). (cf cet article :
http://serviam.over-blog.com/2016/09/lecon-de-courage.html )
Dans beaucoup de cas, quand le père de famille travaille à son compte, dans le bâtiment, par exemple, leur situation a grandement pâti de l'arrivée des Irakiens et Syriens. Chez eux comme chez nous, seule une infime minorité (celle que nous aidons) est chrétienne, et quand un Libanais parle "des Syriens" ou "des Irakiens" il ne pense pas "les quelques syriaques catholiques perdus dans la masse de musulmans". Désormais, le marché du travail est plus saturé que jamais, et les espoirs de s'en sortir s'amenuisent, d'où l'enjeu primordial de l'éducation, de la scolarisation, seule possible planche de salut. 



1) Une grand-mère irakienne, ancienne propriétaire terrienne originaire de Qaraqosh et notre super traductrice, l'irremplaçable, inimitable, infatigable Rosine
2) Un père de famille libanais d'origine arménienne, et sa perruche 
3) Une jeune fille irakienne rencontrée lors d'un patronnage, et moi
4) retour aux premières


Pour reprendre LE topos le plus répandu mais aussi le plus vrai sur la situation du Proche et Moyen Orient en général, et du Liban en particulier : tout est EXTREMEMENT complexe. On ne peut établir d'équation nette, ni d'égalité, ni d'inégalité : une situation n'est pas plus ceci, moins cela qu'une autre. On ne peut pas non plus établir de lignes clair d'opposition : telle communauté n'est pas nécessairement la concurente de telle autre, ni l'ennemie. Chaque communauté est elle-même fractionnée selon le contexte, les lignes bougent, les aliances évoluent, et, à part les prières à Ba'alat Gebal en alphabet phénicien, rien n'est gravé dans le marbre.
Tout est toujours bien plus compliqué, bien plus subtil qu'il n'y paraît, on ne doit jamais présupposer des sympathies ou antipathies de son interlocuteur, a fortiori avoir un avis tranché sur une question politique ou géopolitique : il y a 88% de chances pour que quelque point important nous ait totalement échappé.
Notre rôle, chez SOS Chrétiens d'Orient, mais aussi, individuellement, en tant qu'Européen intéressé par les cultures et civilisations proche-et-moyen-orientales, n'est pas de parler mais d'écouter, pas d'enseigner (autre chose que ce qui relève de notre propre culture), mais d'apprendre.

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A propos de la "pauvreté structurelle" qui sévit à Beyrouth, voici un article / témoignage officiel (sur la page FB de SOS Chrétiens d'Orient) présentant une famille arménienne de Bourj Hammoud (et montrant deux très chouettes amies ! ) : 
https://www.facebook.com/notes/sos-chr%C3%A9tiens-dorient/liban-dans-lombre-de-beyrouth-%C3%A0-la-rencontre-des-familles-d%C3%A9sh%C3%A9rit%C3%A9es-de-bourj-h/1476549209029194​ 

Je voudrais, à titre personnel, en profiter pour évoquer le travail impressionnant, providentiel, de la fondation Howard Karagheusian qui offre à ces familles une aide médicale, alimentaire etc... J'ai rencontré une jeune garçon qui, en deux ans, grâce au suivi orthophonique que lui a offert la fondation, est passé du mutisme à une éloquence francophone inouïe, un autre souffrant de TDAH, également pris en charge par l'association. Je n'ose songer à ce qu'auraient été leurs vies sans cette aide. 


Bourj Hammoud swagg ! 

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